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Fabrice FLIPO Écologie numérique

Fabrice flipo3

Fabrice Flipo est maître de conférence en philosophie des sciences et techniques et philosophie politique à Télécom EM Paris.

Depuis une quinzaine d’années, il s’intéresse à l’écologie du numérique. Il a écrit une étude sur les déchets électroniques en 2005. Il poursuit en 2008 avec une étude sur le numérique et l’écologie, qu’il publiera par la suite sous le titre La Face cachée du numérique en 2013.

Une mise à jour de cet ouvrage doit être publiée prochainement pour mesurer l’évolution du numérique. Il a également été entendu par la commission numérique qui réalise actuellement une feuille de route sur la sobriété numérique. 

Aujourd’hui, le numérique est plutôt perçu comme la solution à la crise environnementale que nous vivons actuellement que comme le problème, et cela même dans les milieux écologistes.

La représentation du numérique comme une technologie propre et immatérielle est assez tenace. Pourtant, de nombreuses études ont permis de démontrer le contraire : évolution des usages du numérique, sobriété numérique, politiques publiques du numérique…

Quelques pistes de réflexion dans cet entretien avec Fabrice Flipo.

La face cache e du nume rique 1

L’écosystème du numérique 

« Le numérique date de la Seconde Guerre Mondiale. Le principe général est d’utiliser des phénomènes électroniques pour coder des 0 et des 1 qui eux-mêmes permettent de faire du calcul algorithmique. Recevoir une vidéo, lire un article en ligne, tout est en fait sous forme d’algorithme ».

« Le numérique pèse aujourd’hui 4300 milliards de dollars à l’échelle mondiale. Et selon le rapport de la CNUCED sur la digitalisation de l’économie de 2018, on constate que l’argent va dans le numérique de manière massive ».

« Le numérique est un secteur qui, comparé aux autres, se développe plus vite.  L'augmentation des usages du numérique sont rapides. Plusieurs facteurs expliquent ce phénomène : 

  • le monde s’équipe. 
  • on constate une augmentation de la puissance de calcul, des algorithmes qui nécessitent des tuyaux de plus en plus gros pour circuler. 
  • une augmentation du nombre d’échanges mais aussi de leur poids. 

Les usages du numérique augmentent de l’ordre de 20 à 30% par an ».

 

Quels sont les principaux déterminants de l’empreinte environnementale du numérique ? 

La consommation énergétique 

« En 2020, le numérique a consommé deux fois plus d’énergie par rapport à 2007, pour atteindre 3 à 4% des émissions de gaz à effet de serre dans le monde. Il représente 13% de la consommation électrique française.

En apparence, on peut considérer que la consommation est restée plutôt stable en France mais c’est seulement une illusion qui peut s’expliquer par deux phénomènes : 

  • les usages grand public liés au numérique se sont relativement stabilisés durant cette période. 
  • les industriels ont réalisé des gains en efficacité énergétique importants sur les appareils numériques. »

« Ce dont il faut avoir conscience, c’est que la consommation énergétique liée au numérique s’est ajoutée à celle des autres secteurs car elle n’existait pas il y a 15 ans.

Les progrès réalisés dans le secteur de l’électroménager ont été annulés par la croissance de la consommation énergétique du numérique.

En ce qui concerne les gains en efficacité énergétique, ils ont été énormes, mais soutenus par le besoin de nomadisme des appareils plutôt que par un réel souci de protéger l’environnement. Afin de les emporter partout, il est essentiel que nos appareils tiennent la charge longtemps, sinon il devient inutile d’avoir un ordinateur portable.

Le fait d’améliorer la portabilité des appareils pour les industriels est également un gage de l’omniprésence du numérique dans notre quotidien : nous ne pouvons plus nous en passer aujourd’hui.

Les progrès réalisés pour augmenter l’efficacité énergétique vont se réduire considérablement puisque que les industriels atteindront dans un futur proche la limite de ce qu’il est possible de faire ».

« L’augmentation du trafic et la puissance de calcul augmentent énormément également.

Les investissements, des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) notamment s'orientent vers la 5G, la voiture autonome, le jeu vidéo, l’intelligence artificielle, usages qui demandent une forte puissance de calcul. Or le calcul fait tourner les centres de données, eux aussi consommateurs d’énergie.

La consommation énergétique du numérique risque donc d’exploser dans un temps assez court (2 à 3 décennies) sauf si on décide de ne pas investir dans la 5G ou l’intelligence artificielle ».

La matière 

« L’OCDE prévoit un doublement de la consommation de matières premières à l’échelle mondiale d’ici 2060 pour le numérique.

La fabrication des équipements du numérique peut concentrer de 20 à 90% des impacts pour un smartphone. Même si certaines mesures ont été adoptées, notamment au niveau européen, pour encourager la réutilisation des déchets électroniques (directive DEEE), c’est encore insuffisant.

Après l’adoption de la directive sur les déchets électroniques par l’Union Européenne, on constate que les industriels et les pouvoirs publics ont surtout axé leur stratégie sur le recyclage des métaux pour la fabrication de nouveaux équipements numériques. Certains industriels intègrent du plastique recyclé dans leurs nouveaux appareils.

Cependant, tout un pan de cette directive a été laissé de côté. Très peu d’initiatives ont été prises en ce qui concerne le réemploi et la réparation des appareils. Rien non plus n’a été engagé sur l’écoconception et sur l’allongement de la durée de vie de nos appareils. Il s’agirait d’intégrer les associations dans les éco-organismes afin d’avancer sur ces deux points ».

La dimension sociale du numérique 

« Aujourd’hui, nous sommes tou.te.s dépendant.e.s et usager.ère.s de ce réseau.

Un certain nombre de besoins fondamentaux nécessite de passer par ces réseaux. L’idée serait de sortir de ces derniers en mettant en place d’autres formes de réseaux qui consomment moins de matières et d’énergie, qui émettent moins de gaz à effet de serre… Il faut renouer avec l’utopie numérique du début en créant des réseaux alternatifs au grand réseau (Google, Microsoft…) ».

Au-delà de ces considérations, l’augmentation des usages du numérique traduit aussi des enjeux sociaux.

« Le smartphone s’est développé rapidement car il permet de réduire les frais pour les bas revenu. Un smartphone est moins cher qu’un ordinateur, ce qui permet aux classes pauvres de s’équiper. En revanche, ce sont surtout les catégories socio-professionnelles supérieures (CSP+) qui achètent principalement les nouveaux modèles et les objets connectés, participant à augmenter davantage les usages ».

 

Réorienter nos usages du numérique : «​ 30 ans de numérisation = 30 ans de croissance des émissions »

« Aujourd’hui, les pouvoirs publics et les entreprises du numérique orientent leurs investissements et la recherche pour améliorer les usages déjà existants et en créer de nouveaux.

La stratégie est également d’investir massivement dans l’intelligence artificielle et la voiture autonome ou encore de développer une qualité vidéo toujours plus haute définition.

Or on sait pertinemment qu’au-delà de la définition en 8K, les améliorations de la qualité de l’image ne sont pas perceptibles par l’œil humain.

Ces progrès sont très gourmands en énergie. Les outils pour observer l’évolution de la planète se sont de plus en plus sophistiqués mais aucune découverte majeure n’a été réalisée grâce à cette sophistication. Ils ont surtout permis de raffiner les détails.

Notre niveau de consommation du numérique est trop élevé. Il est nécessaire de se focaliser sur les usages numériques utiles comme la visioconférence, Wikipédia... »

« C’est également une illusion de croire que le numérique peut résoudre les changements climatiques, agricoles…

Il existe avec le numérique un fantasme de gratuité, d’abondance, d’immatérialité. Cependant, le numérique étant largement généralisé aujourd’hui, on sait qu’il a des impacts.

L’idée qu’il serait une solution pour la planète est largement répandue car le numérique est pensé comme une technologie propre.

Le rapport SMART 2020 publié en 2008 indiquait d’ailleurs à l’époque que grâce au numérique, on allait pouvoir réduire l’équivalent de 5 fois l’empreinte du numérique dans les autres secteurs. Cela ne s’est pas produit.

Même un scénario de sobriété numérique (rapport The Shift Project) permettrait seulement de stabiliser les émissions de gaz à effet de serre, et ce n’est pas le scénario qui est à l’ordre du jour ».

 

Si pour des citoyen.ne.s lambda, il est facile de se sentir impuissant face à l’évolution des impacts négatifs du numérique, pour Fabrice Flipo, nous pouvons agir à notre échelle et certains outils sont à la portée de tou.te.s.

« Nous pouvons continuer à nous mobiliser et à manifester contre le développement de la 5G, trop énergivore pour les usages que nous avons en termes de numérique. Nous pouvons aussi freiner l’intrusion du numérique dans notre quotidien ».

 

Pour aller plus loin sur le travail de Fabrice Flipo : 

Flipo F., & al., La face cachée du numérique, Paris, Éditions de L’Échappée, 2013. 

Peut-on croire aux TIC "vertes" ?. Annales des mines - Responsabilité et environnement, Eska, 2017, pp.105 - 107.

 

Propos recueillis par Clara Moussay.
Un grand merci à Fabrice Flipo pour sa disponibilité.